Débats en Roumanie autour du circuit touristique Ceauşescu
Cet été, au cœur du mois d’août, une nouvelle surprenante a réveillé le secteur touristique roumain, en perte de vitesse depuis deux ou trois ans : la sulfureuse ministre du tourisme Elena Udrea lance un projet de circuit « Sur les traces de la famille Ceauşescu ».
A l’instar des circuits touristiques autour de personnalités, tel le circuit Chateaubriand en Bretagne, le parcours relierait les lieux marquants de l’histoire personnelle et politique du dictateur communiste roumain, à savoir Scorniceşti, son village natal, la prison de Doftana où il avait été enfermé entre 1936 et 1938, le balcon du Comité central du parti communiste où il avait prononcé son dernier discours, le 21 décembre 1989, et la base militaire de Târgoviste où il avait été fusillé avec son épouse Elena (informations AFP).
Dans România Liberă, la journaliste Sabina Fati s’insurge contre ce projet qui «représente un itinéraire de propagande inspiré des pèlerinages “rouges” autour de la figure de Mao, Kim Il-sung ou Staline, que certains Russes regrettent encore» (traduction du Courrier International). La journaliste estime que la ministre « a suivi la tendance générale », s’appuyant sur la proportion élevée de nostalgiques du communisme (estimée à près de 50% de la population) en Roumanie.
Mais, selon les dires de la ministre, la mise en place de ce circuit viserait avant tout le tourisme international, et en particulier les Chinois et les Occidentaux. Certes, depuis la chute des régimes communistes, les anciens pays du bloc socialiste désormais membres de l’Union Européenne attirent certains touristes des pays d’Europe de l’Ouest, curieux de découvrir leurs voisins dont ils avaient été coupés pendant cinquante ans et à qui l’imaginaire de la guerre froide avait donné une image grise et austère. Certes, les traces du communisme, comme les vestiges du Mur de Berlin ou la ville nouvelle de Nowa Huta à Cracovie, ainsi que les différents musées du communisme, comme celui de Prague ou l’excellent Musée-Mémorial de Sighet en Roumanie, sont abondamment visités par ces touristes amateurs d’histoire et désireux d’en savoir plus sur un passé longtemps entouré de propagande. Il est vrai également qu’ici et là fleurissent des initiatives privées de circuits revenant sur les pas de dictateurs (ainsi, des circuits « Hitler » à Munich ont défrayé la chronique en 2009).![]()
Car somme toute, « les dictateurs continuent de séduire même après la mort » remarque encore Sabina Fati, « mais les gouvernements démocratiques évitent d’entrer dans cette spirale de la fascination posthume ». Il est en effet curieux de constater qu’il s’agit ici de l’initiative d’un Etat démocratique, dont le président, Traian Băsescu, avait dénoncé officiellement le régime communiste en 2006.
Le tourisme peut être un outil diplomatique et un Etat choisit généralement les grandes lignes de son développement touristique en fonction de l’image qu’il veut donner de lui à l’intérieur et à l’extérieur du pays. Si certains éditoriaux ironisent sur l’impact réduit que peut avoir un circuit Ceauşescu à l’étranger, le débat prend une tournure plus conflictuelle à l’échelle nationale. Marius Oprea, historien et directeur du Centre de Recherche sur les Crimes du Communisme, estime qu’un circuit organisé exclusivement autour du couple Ceauşescu risquerait de participer à l’héroïsation du dictateur et de sa femme et de blesser les victimes de ce régime. Selon lui, pour éviter que ce circuit ne donne une image superficielle du communisme roumain, il devrait comporter des lieux de mémoire tels que les anciens centres de détentions pour les opposants au régime et être mis en place par des personnes compétentes.
Le journaliste Constantin Racaru va plus loin : pour lui, ce projet témoigne d’un état d’esprit actuel en Roumanie, qui tend à « humaniser » la famille de l’ancien dictateur, en multipliant les anecdotes sur la vie familiale et amoureuse de Nicolae et Elena, et les transformant en sujet de divertissement. Selon lui, cela peut, à terme, s’avérer dangereux pour la représentation que les jeunes générations roumaines ont du communisme.
Publié le 28 septembre 2011, dans Communisme, Société, Tourisme et tagué Ceausescu, Communisme, Elena Udrea, Europe de l'Est, mal du passe, Nostalgie, Roumanie, Tourisme. Ajouter aux Favoris le permalien. 3 Commentaires.

Merci pour cet excellent article qui fait le tour de la question. Un tel circuit n’est pas anodin et il faut toujours se méfier en politique comme ailleurs de récupérations mal intentionnées ou plutôt mal interprétées.Bénédicte.
Oui très bel article, j’avais entendu parler de ce sujet et là on fait bien le tour de la question. Jusqu’où ira-t-on pour des sous, ou y a-t-il un autre but derrière tout ça? En tout cas merci pour ces éclaircissements!
Merci à Bénédicte et Halima pour vos commentaires.
Y a-t-il derrière ce projet commercial une tentative de réhabilitation de Ceausescu? Franchement, je ne le pense pas. Cela serait étonnant de la part d’un gouvernement tel que celui de Basescu qui est plutôt modéré et a dénoncé officiellement le communisme. Pour autant, je ne suis pas certaine que la désinvolture du ministère du Tourisme roumain à traiter ce genre de sujets soit du meilleur goût : la nostalgie de l’époque communiste, qui se confirme en temps de crise, n’a pas besoin d’être encouragée par l’Etat à l’aide d’un circuit autour de la biographie de l’ancien dictateur…